LE CRI

... Les meurtriers, on peut aisément les comprendre. Mais cela : avoir en soi la mort, la mort en sa totalité, et dès avant la vie encore si doucement la contenir, et ne pas en être mauvais !... Oh, c'est inexprimable !

RAINER MARIA RILKE
Les Elégies de Duino (Quatrième Elégie)
Traduction : Armel GUERNE

D'OU, LE CRI ?

D'où vient-il ? De quelle fracture brutale dans la géologie abyssale de l'être et, en deçà, dans quelle mémoire organique, pressentie par Novalis, et dont le corps justement, souffre à jamais de ne pouvoir exprimer la doléance fondatrice de toute pensée, incube-t-il sa profération véhémente ?

La plupart des hommes et des femmes ne pousseront qu'une fois, au déchirement de leur naissance, le cri primal. Ils en demeureront inexorablement orphelins : la revendication tyrannique, qui se manifeste en chacun de nous par toute espérance et toute désespérance, exige qu'il soit régulièrement et violemment formulé, nourri, à en ruisseler, de notre désir éperdu de vivre, de vivre éternellement, de vivre éternellement heureux. Ou, pour le moins, sur la crête étroite et friable d'une survie d'attente, que nous soyons hantés et travaillés par ce songe.

Jean-Pierre Decressin fait partie de la horde de ces doux incubes qui ne peuvent pas ne pas crier et il défriche obstinément les pistes de son cri dans le roncier de ses fantasmes.

DE QUOI LE CRI ?

Autre question découlant de la première : de quoi le cri ("son perçant émis par la voix", selon le Petit Robert, "éclat de voix poussé avec effort" selon le Nouveau Larousse universel), cette impétueuse vibration de l'air, d'une bouche béante à une oreille agressée, de quoi le cri est-il réellement fait ?

On imagine volontiers un viol, soudainement nécessaire, du silence à son jusant, un gigantesque poignard d'os tranchant la houle laborieuse d'une mer épaisse et mugissante, une nuée ardente crevant le néant rétracté de la nuit, des collines vulnérées dessinant l'horizon au sommeil vibratile de la Voie Lactée, on imagine une gueule d'encre tout à fait distendue et d'où giclent des ondes violacées qui s'étalent indéfiniment et qui perforent notre peau, notre chair dès qu'elles l'atteignent, la circonviennent. Ainsi, le cri de Munch ne peut-il que tourmenter celui qui le perçoit à sa source même.

Jean-Pierre Decressin est de ceux-là, justement : incessamment, il le discerne dans la longue, l'interminable marche des peintres et des sculpteurs de toujours et de partout, singulièrement sous la brosse, la gouge ou le ciseau des grands gueulards de la superbe et mythique saga : chez Bosch par exemple, quand le Hollandais décline le "Portement de Croix" ou les volets de " l'Enfer", dans cette terrible absence, celle des origines et de la fin, qui suinte du "Christ au tombeau" d'Holbein le Jeune, dans la bouche béante des "Anges rebelles" chez Breughel, sous l'épée dévastatrice de Margot l'enragée, ou dans le carnage métaphorique du "Triomphe de la Mort".
Il 1'entend, sans doute proféré par ce colosse ressuscitant d'entre les bras de la mort même, quelque part (en bas, à gauche) dans le "Jugement dernier" de Michel Ange, à moins que ce ne soit celui, sensuellement ambigu de "l'Esclave mourant".
Il vous parlerait, bien sûr, du cri ample et cursif des dessins du Tintoret, du hurlement de rage et d'effroi de Laocoon, lorsque Le Greco le fait expirer dans les lanières du serpent envoyé par les dieux, de l'incisive exclamation zébrant les lèvres de cette tête de Mercure si précisément et rigoureusement tracée par Goltzius.
Il évoquerait encore, sautant mille œ qui suffoquent et bruissent en lui, le grondement fatidique du ciel oraculaire au-dessus des "Trois arbres" gravés par Rembrandt, le rauquement voluptueux et écœuré du Goya des Désastres de la guerre : "Grande hazana 1 con meurtos !", les longs gémissements échappés des toiles expressionnistes du début de ce siècle, de 'l'Autoportrait" de Heckel, des fresques d'Orozco, du Rouault de 1907, ceux de Cobra (d'Alechinsky, de Lucebert et de Constant en particulier), et, d'aujourd'hui, d'aujourd'hui plus que jamais, les imprécations de Lindstrom, les plaintes insoutenables filtrant des abattoirs de Bacon ou de Rebeyrolle...

Est-il nécessaire de préciser que tous ces cris dont je suppose qu'ils hantent mon ami, sont d'abord et en fin de compte ceux que j'entends sourdre de ses toiles et de ses sculptures ?

Ce lamento de toujours, J.P. Decressin l'a tant écouté et si bien reconnu - jusqu'à le confondre avec le sien propre -, qu'il en est imprégné, qu'il le constitue désormais : il coule dans ses veines et dans ses artères, dans la moelle de ses os, dans ses muscles, dans ses nerfs. Il brûle, tel un acide frénétique, le feuillage de ses songes et suscite une énergie implacable, insoupçonnable sous le calme apparent d'un homme jeune, affable, discret.

Tel, le cri de notre homme condense le précipité de tous les cris du monde depuis que le monde existe, tant qu'il existera.

Bernard Blot

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